Gregory Klimov. Berliner Kreml

L'académie Politico-Militaire

Kli-mov!

Cet appel vient de loin, qu'importent ma fatigue, mon sommeil, l'épaisseur même de l'étoffé de ma capote militaire, cet appel trouble mes rêves.

Capitaine Klimov? crie-t-on de nouveau dans le silence nocturne. Quelqu'un parle à mi-voix à la sentinelle qui rôde entre les rangées des tentes militaires.

- Je lui apporte l'ordre de se présenter immédiatement à l'Etat-Major du front, insiste l'inconnu.

Je dégage la tête de la capote qui me sert de couverture, me lève, questionne:

- Qui appelle-t-on en somme? Est-ce bien Klimov? La sentinelle s'approche:

- Camarade capitaine, c'est une estafette venue de l'Etat-Major du front.

- Où est cet homme? Et de quoi s'agit-il?

- Camarade capitaine, un ordre pour vous, me dit un sergent coiffé d'un casque de cuir, qui, se mettant au garde à vous, me tend un pli. A la lueur de ma lampe de poche, je lis: "Le capitaine Klimov Grégoire Petrovitch est mis à la disposition de la direction des cadres de l'Etat-Major du front de Leningrad le 17 juillet 1944 à 8 heures."

- J'ai l'ordre de vous mener immédiatement à l'Etat-Major, me dit l'estafette en appuyant sur la pédale de son side-car.

Une fois sur la moto je suis définitivement débarrassé de l'emprise du sommeil. Nous sommes cahotés sur un chemin forestier abandonné. Tantôt nous franchissons avec prudence une passerelle aux planches vermoulues, tantôt nous traversons un village à demi brûlé, d'où toute vie est disparue. Les roues de la moto tournent furieusement, enfoncées dans le sable. Puis, une grande secousse, un sourd rugissement du moteur. D'un bond nous franchissons un fossé, et avec soulagement nous nous sentons sur le sol ferme de l'autostrade de Leningrad. Dans le léger brouillard du matin filent sur les côtés de la rue les coquettes villas de la banlieue. Ça et là étincellent de petits lacs et d'innombrables marécages. Mais voici que se dressent vers le ciel les sombres cheminées des usines de Leningrad. L'autostrade rectiligne file à ma ren-contre.

Me voici déposé dans les bâtiments des Cours de perfection-nement des cadres d'officiers du front de Leningrad, en abrégé KUKS. Certains de nos collègues appellent la maison: " boutique d'antiquités".

Ici, on rencontre des hommes relativement jeunes mais portant moustaches et barbes extravagantes. Même au plus chaud de l'été, ces hommes sont coiffés de lourds bonnets de fourrure avec sur le sommet un ruban de soie rouge en diago-nale, insigne des partisans. Ce sont en effet les anciens chefs et les anciens officiers des détachements de partisans. Ici, on s'applique à leur faire oublier l'esprit franc-tireur et à les soumettre à la vraie discipline militaire.

En janvier 1944 Leningrad avait été enfin dégagé de l'étreinte du blocus allemand. A ce moment, cet événement fut marqué par l'entrée solennelle dans la ville des partisans de la région. Belle et émouvante revue. Mais un mois plus tard, on faisait venir en hâte dans la ville plusieurs déta-chements des troupes spéciales de la NKVD. Il s'agissait de désarmer les farouches guerriers des forêts, car ces derniers se conduisaient dans la capitale du nord comme dans une cité conquise. Avec les agents de la milice qui voulaient les rappeler à l'ordre, ils répondaient par le langage des grenades à main et des rafales de mitraillettes. Ces hommes étaient fiers de leurs exploits et de leur esprit de corps. Le ruban de soie rouge au-dessus du front avait à leurs yeux plus de valeur que les épaulettes rutilantes des régiments de la Garde.

Ce fut donc la grande revue de la Libération, ensuite le désarmement. Puis, sans le moindre bruit, on fit monter tous ces partisans dans des wagons à bestiaux pour les diriger dans les camps spéciaux de la NKVD.

"Les sauvages" comme on les nommait, étaient glorifiés dans la Presse, mais lorsqu'ils étaient sortis de leurs forêts, on les invitait dans les locaux spacieux de la NKVD à montrer patte blanche. Et les ex-partisans qui arrivaient à prouver qu'ils n'avaient à aucun moment pactisé avec le fascisme, étaient dirigés finalement dans l'armée régulière. Et les offi-ciers échouaient dans les KUKS.

Depuis que je me trouve parmi mes nouveaux camarades, j'entends souvent poser d'étranges questions.

"D'où viens-tu?

"Du huit?" demande un gaillard barbu. "Non, je viens du 9!" lui répond un autre à contre-cœur. J'apprends ainsi que le "8" et le "9" sont le 8e et le 9e Bataillons de choc du front de Leningrad. C'est ainsi que sont désignés les bataillons disciplinaires réservés uniquement aux officiers. Ils y com-battent sur les secteurs les plus périlleux en qualité de simples soldats. Ceux qui survivent reçoivent derechef leur ancien grade au bout de quelques jours... Mais ils sont rares. Les pertes du bataillon disciplinaire sont sévères, car 90 à 95% du bataillon demeurent sur le terrain après chaque opération.

Lorsque l'Armée rouge passa à l'offensive et commença la reconquête des territoires occupés par les Allemands, tous les officiers russes qui étaient trouvés sur ces territoires furent arrêtés et dirigés eux aussi dans les camps spéciaux de la NKVD. Ceux qui évitaient la potence étaient expédiés dans la salle suivante du purgatoire, c'est-à-dire dans les bataillons disciplinaires de choc. On leur donnait ainsi la possibilité " de racheter par leur sang" les fautes commises contre la patrie. En somme, on leur disait: " Pour l'instant faites la guerre, après nous aurons le temps de discuter d'une façon plus précise."

La NKVD n'y perdait rien puisque le dossier de chaque suspect l'accompagnait jusqu'au moment de sa mort. Ceux qui se trouvaient dans les KUKS avaient des livrets militaires que j'ai eu l'occasion de lire. On y voyait inscrit les formules suivantes: " soldat de seconde classe", "ancien commissaire de régiment", " ancien chef d'escadrille", etc...

C'est donc un matériel humain fort curieux que celui qui se trouve dans notre KUKS. Afin que les officiers ne s'engraissent pas et ne flânent pas durant des journées entières, on les contraint avec un grand sérieux, de jouer au soldat. On apprend par exemple à un ancien commandant d'une compagnie de mitrailleurs comment il faut monter les pièces d'une mitrailleuse massive. On explique à un commandant de tirailleurs comment est faite la culasse d'un mousqueton modèle 1891.

Parmi mes camarades, les anciens membres politiques de l'armée sont assez nombreux. La plupart des hommes de cette catégorie dont la conduite pendant la guerre avait été jugée suspecte, ont laissé leur peau dans les camps spéciaux de la NKVD. Mais ceux qui ont réussi à passer à travers font preuve d'une vitalité et d'un zèle incroyables. Une fois admis dans le KUKS, c'est avec une férocité doctrinale du parfait commu-nisme, qu'ils s'accrochent à leur ancienne profession, celle de bergers du troupeau humain. Malgré toutes les embûches, tous les pièges, tous les contrôles de la NKVD, ces hommes parviennent par des moyens mystérieux à se tailler une place privilégiée même dans le cadre restreint de notre KUKS. Et mes camarades ne laissent jamais passer l'occasion de s'adresser à eux avec l'étiquette ironique de " camarades commissaires politiques", alors que cette fonction a été officiellement abolie dans l'armée.

Malgré sa composition étrange et disparate, notre " boutique d'antiquités" est chaque jour le lieu de marchandages assez extraordinaires. Quotidiennement se présentent des commis-sions mystérieuses que nous appelons en plaisantant " commis-sions des acheteurs". On demande par exemple: Des para-chutistes pour la Yougoslavie. Les conditions? Vingt-cinq mille roubles payés rubis sur l'ongle, un mois de permission, et le parachutage en Yougoslavie. Il n'y a pas lieu d'entraîner les candidats, car ce sont tous des hommes d'expérience. Une file de volontaires vient s'inscrire; ce sont principalement d'anciens partisans qui ne parviennent pas à s'accoutumer à la discipline militaire. Une autre fois, ce sont des recrutements frénétiques de candidats ayant des noms à consonance polo-naise. Pour la formation sans doute d'une N-eme armée nationale polonaise, une armée fantôme comme les autres. Une autre fois encore il s'agit de trouver des hommes pour la Haute Ecole des Services de Renseignements de l'Armée Soviétique. Ceux-là reçoivent un grade qui n'est jamais inférieur à celui de commandant et des diplômes universi-taires. Et bien que les conditions soient très dures, les volon-taires ne manquent pas, car l'armée manque de cadres spé-cialisés. Et ici dans le KUKS se trouve concentrée une quantité de matériel humain frais et inutilisé.

La plupart de mes camarades de la KUKS sont à la lettre, des hommes revenus de l'autre monde. En voici un, tout jeune encore, aux tempes grises qui, calmement et un peu de mauvais gré, raconte son histoire: Prisonnier des Allemands, interné par eux en France, il a fui à travers toute l'Europe, pour retrouver son pays et son poste de combat. Il est repris par les Allemands, dans les régions soviétiques qu'ils occupent. Il organise sa deuxième évasion. Deux fois mis face à un peloton d'exécution, grièvement blessé par le second, il s'est dégagé de dessous les cadavres de ses camarades. Il a vécu ensuite deux années de lutte et de privations au milieu des partisans, dans les forêts et les marécages de la région de Leningrad. Et en récompense de sa fidélité à la Russie, il a connu le purgatoire de la NKVD, le baptême sanglant des bataillons disciplinaires de choc et le voici maintenant noyé dans les eaux dormantes de notre KUKS.

Presque chaque pensionnaire de notre maison a derrière lui un chemin aussi tragique. Je le répète: ce sont là, de rares survivants car les autres sont tombés, une balle dans le cœur ou dans la nuque, le long de ce chemin.

Parmi de tels hommes, je faisais figure de gamin inexpé-rimenté et innocent. Je venais du 96e régiment spécial de réserve des cadres d'officiers, après avoir été blessé au cours des batailles pour la prise de Novgorod, et une convalescence de trois mois passée à l'hôpital.

L'Etat-Major du front de Leningrad loge dans l'immense et solennel édifice en fer à cheval qui, sous l'ancien régime, abritait le Grand Etat-Major impérial. En face, de l'autre côté de la place, se détache la silhouette imposante du Palais d'Hiver. Je me dirige vers la petite entrée de l'Etat-Major qui se trouve à l'intérieur de l'historique Arc de Triomphe. C'est par là qu'en 1917, par une journée grise de novembre, les matelots mutinés et les gardes rouges de Pétrograd s'étaient rués à l'assaut des édifices impériaux. Je monte le petit esca-lier tournant qui date de l'époque napoléonienne. Dans la salle d'attente je trouve plusieurs officiers assis sur les bords des fenêtres, la pièce ne contenant aucun mobilier.

- Et toi, capitaine, pourquoi t'amènes-tu? interroge l'un d'eux. Et sans attendre ma réponse il poursuit: Est-ce que tu baragouines une langue étrangère quelconque?

- Qu'est-ce qu'on achète et qu'est-ce qu'on vend en solde dans cette boîte, demandai-je à mon tour, fort intrigué. Car j'ai reçu l'ordre du commandant de la KUKS de Leningrad de me présenter ici sans le moindre retard, mais je n'en sais pas plus long.

- Pour le moment, ce sont les examens de langues étran-gères. Pourquoi ne les ai-je pas apprises quand j'en avais la possibilité, soupire un jeune lieutenant en jetant un regard furtif sur la porte monumentale.

- On recrute les cadres pour les hautes écoles quelconques, ou même pour une académie, indique un autre officier. Pre-mière condition: être bachelier et connaître à fond une langue étrangère, ça me paraît donc fort sérieux. On dit même qu'il s'agît de se rendre à Moscou!

Soudain la porte s'ouvre et un officier tout rouge et en sueur fait irruption dans la pièce:

- Comment dit-on " mur" en allemand? J'ai su dire " fenêtre", j'ai su dire " table", mais j'ai oublié comment on dit " mur"... Maintenant tout est foutu, dit-il en s'essuyant le front avec la manche de sa vareuse. Ecoutez-moi les cama-rades! Apprenez rapidement comment se nomme tout ce qui se trouve d'ordinaire dans une pièce et plus tard vous me direz merci!

Parmi les officiers qui attendent, deux parlent le finnois, un s'exprime assez bien en roumain, les autres ont des notions scolaires d'anglais et d'allemand. Autrement dit, ils ne savent presque rien. Mais moins nombreuses sont leurs chances d'être admis dans l'énigmatique école, plus grand est leur désir de resquiller et d'aboutir coûte que coûte. Tout ce qui est lié aux mots " étrangers" a le don de chatouiller chez nous les nerfs des hommes les plus flegmatiques.

Quant à moi, ayant fait une brève enquête, je m'allonge paisiblement sur le sol dans un coin, je me couvre le visage de mon mouchoir et m'abandonne à une douce somnolence. Que les autres se démènent comme ils veulent, moi je suis certain d'avance de ce qui m'attend.

Lorsqu'on m'appelle à mon tour, je franchis en coup de vent la porte et me dirige vers un bureau massif situé près de la fenêtre. Me souvenant soudain des soldats hitlériens, je claque des talons à l'allemande et je fais mon rapport, d'une voix tonnante, dans le plus pur berlinois. Le comman-dant petit et maigre, sursaute dans son fauteuil, me dévisage avec étonnement et me demande quelque chose en russe. Je rugis la réponse en allemand. De nouveau il s'adresse à moi en russe, et pour la seconde fois je réponds en allemand. Alors le commandant éclate de rire et, me désignant de la main un siège:

- Mais c'est formidable! camarade capitaine, comme vous savez parler le boche. Où donc avez-vous acquis ce grand savoir?

Je sors de ma poche mes diplômes d'avant guerre, conservés par miracle et je les étale sur le bureau.

- C'est épatant, dit le commandant, je vais vous conduire immédiatement chez le colonel.

Nous franchissons une seconde porte. Et nous voici devant le chef de la Direction des cadres.

- Camarade colonel, voici un candidat de toute confiance. Au sujet de ses connaissances linguistiques, soyez tranquille. Il m'a même effrayé au début, j'aurais pu le prendre pour un boche déguisé.

Le commandant dépose sur le bureau mon dossier et se retire. Mais le colonel, négligeant mes connaissances de la langue allemande, aborde sur-le-champ le problème " politico-moral".

- Eh bien, camarade capitaine, nous voulons vous envoyer dans une haute école de l'armée rouge. C'est une institution privilégiée et très importante. Afin que vous me compreniez mieux, je vais vous expliquer la situation. Moscou exige de nous chaque mois un contingent de candidats; nous envoyons nos hommes dans la capitale: presque tous sèchent aux pre-miers examens et on nous les retourne avec des lettres d'engueulades. J'envoie bien entendu ces espèces de ratés dans des bataillons disciplinaires!

Et me fixant un instant avec un regard ironique, le colonel continue d'un air négligent:

-Donc Moscou nous bombarde journellement des télégrammes chiffrés et vomit sur nous des malédictions: donnez-nous des types capables! Mais nous sommes embarrassés car nous ne les trouvons pas, c'est là un des aspects du problème. Un autre aspect? Jusqu'ici vous appartenez à la KUKS, il y a parmi vous beaucoup d'hommes au passé trouble. Je ne demande pas quel est votre passé, s'il est trouble ou non. Je n'ai pas à le savoir. Tout ce que je sais, c'est que vous devez avoir un passé d'une blancheur immaculée. Autrement, vous ne serez pas admis là où nous voulons vous envoyer. Or, nous devons vous y envoyer. Vous m'avez compris?

La sincérité du colonel me plaît. C'est une grande chance que de tomber sur un " acheteur" perspicace. On peut dans ce cas faire passer facilement une marchandise avariée pour un produit de première qualité. Cependant, je tiens à le tran-quilliser: je suis parfaitement en règle.

- Je me fous que vous soyez ou non en règle, me répond-il. Votre KUKS regorge de maniaques. Encore hier un ex-colonel venu de chez vous me jurait ses grands dieux qu'il n'était que lieutenant d'infanterie. Nous voulons l'envoyer dans la haute école des services de renseignements, mais lui s'est buté comme une bourrique en assurant qu'il ne savait pas écrire!

De tels cas me sont bien connus. Des hommes qui ont occupé jadis de hautes fonctions et qui ont ensuite parcouru les étapes qui précèdent d'ordinaire l'admission dans un KUKS perdent toute envie d'assumer des fonctions importantes et de recevoir de hauts grades. Ils n'aspirent qu'à une chose, le repos.

Peut-être une idée pareille vous viendra-t-elle aussi à l'esprit? me dit le colonel, dont la voix a pris des accents métalliques. Sachez, jeune homme, que c'est là chose sérieuse. Puisqu'il faut que nous vous envoyons là-bas, nous saurons vous y envoyer. Aucun de vos trucs ne vous tirera d'affaires. Et si besoin est, nous présenterons la chose comme un refus de servir dans l'armée! Savez-vous ce que cela signifie? La Cour martiale!

La Cour martiale, c'est-à-dire en fait, le poteau d'exécution. Je souris intérieurement en pensant au côté comique de ma situation. Derrière la porte, des hommes haletants s'accrochent à l'espoir d'etre admis dans le sanctuaire inconnu. Ici un colonel menace de me faire fusiller si j'ai la soudaine lubie de vouloir me dérober. Autrement dit, le colonel me fait com-prendre que si j'ai des faits compromettants dans mon passé, je dois les oublier et ne pas les mentionner dans le question-naire. Lui, le colonel, se chargera du reste.

Ayant jeté sur moi une fois encore un long regard interro-gateur, il décroche le téléphone et demande l'Etat-Major de la KUKS.

- Alors, nous embarquons notre Klimov. Préparez ses documents d'après la formule 12 A. Qu'il parte avec le train de midi pour Moscou. Ah! je voulais vous dire encore: pourquoi est-ce que vos fainéants se promènent en ville en haillons, comme des romanichels? Faites-les immédiatement changer de tenue, afin qu'ils ne déshonorent pas, une fois à Moscou, la réputation de notre front. Je vérifierai moi-même dans quelle tenue ils prendront le train!

Dans la pièce voisine, on me remit un pli soigneusement cacheté, qui doit contenir mon dossier personnel et les feuilles de route pour Moscou. Dans la salle d'attente, je suis immé-diatement entouré par la foule agitée des candidats. De toutes parts pleuvent des questions.

- Eh bien quoi? Tu as séché? Que leur as-tu chanté? Les examinateurs sont-ils rosses?

Je me rengorge et montre mon ordre de mission pour Moscou.

- C'est donc bien vrai que c'est pour Moscou qu'on recrute? Toutes nos félicitations, alors! Espèce de malin, pourquoi donc as-tu fait semblant de dormir! Allez, bonne route.

Et des mains se tendent.

Sortant de l'édifice, je me trouve soudain sur la place du Palais d'Hiver, toute inondée de soleil. Je n'arrive pas à croire que tout ce qui m'arrive est une réalité et que dans trois heures je serai installé dans l'express de Moscou au lieu d'aller camper dans les sables des marécages du front de Leningrad. Il est difficile de croire en effet à ce bonheur, à ce phénoménal bonheur. Beaucoup d'officiers habitants de Leningrad ont passé trois ans sur le front de leur ville sans obtenir un jour de permission pour se rendre chez eux. Maintenant encore, dans le KUKS, les officiers qui habitent Leningrad n'obtiennent jamais la permission de se rendre dans leur foyer. Quant aux Moscovites, c'est pour eux chose irréalisable que de venir quelques jours en mission à Moscou. Mon bonheur me donne le vertige.

Je me présente presque en courant dans les casernes de la KUKS qui se trouvent à Lesnoï (banlieue de Leningrad), dans les anciens immeubles de l'Académie Militaire Electro-Technique. On m'y reçoit comme un grand vainqueur. Et une demi-heure après je suis tout habillé de neuf. Ma musette elle-même est rutilante, elle contient une quantité impres-sionnante de conserves et de cigarettes.

A midi, je m'approche du guichet de la gare d'Octobre et je présente mon ordre de mission. Dix minutes plus tard, j'entends sous mes pieds le bruit monotone des roues. Je vais à Moscou!

Derrière la fenêtre se déroule lentement le panorama de nos campagnes, toits de chaume, champs de blé, lacs argentés, stations de chemins de fer détruites, monticules de briques noircies. Mais mon âme est légère. Malgré tout, notre armée avance victorieusement. Et la balance de l'Histoire commence à pencher lentement mais inexorablement en notre faveur. Il y a fort peu de temps, en juin dernier, j'avais été témoin de la puissance de rupture du front de l'ennemi que nous avions opéré dans l'isthme de Carélie. Durant des heures la terre avait tremblé sous le hurlement apocalyptique de notre artillerie. En longues colonnes, frôlant presque nos têtes, passaient nos bombardiers et nos chasseurs.

Etant en première ligne, nous avions appris à connaître ce que coûte chaque journée d'offensive et à apprécier la concision d'un bulletin d'information annonçant: " Sur le secteur de Narva pas de changement". Pendant ce temps, des divisions entières tombaient jusqu'au dernier homme, en répétant leurs tentatives infructueuses pour briser les lignes allemandes. Les unités esthoniennes de l'armée allemande barraient l'accès vers leur propre terre natale. Ils étaient prêts, ces la mort avec une volonté encore plus farouche que celle des Allemands eux-mêmes. Sur le front de Leningrad étaient versés des torrents de sang...

Je souris en scrutant des yeux l'horizon.

Il y a quelques semaines à peine les vastes locaux de la KUKS retentissaient de clameurs joyeuses. Les Alliés avaient enfin opéré un débarquement sur les côtes normandes de l'Atlantique, durant plusieurs jours nous vécûmes dans la crainte de voir ces troupes de débarquement rejetées à la mer ou d'apprendre que ça n'était qu'une simple diversion. Jusqu'à ce jour, le sentiment dominant que nous éprouvions pour nos alliés occidentaux était la reconnaissance... pour les boutons. Oui, pour d'ordinaires boutons de modèle militaire. Les pou-voirs étrangers, habitués à voir tout se dérouler en ordre, nous avaient envoyé en effet avec des millions de paires de chaussures et des tonnes de tissus de laine, des boutons de modèle militaire à titre de supplément gratuit. Ce don causa un véritable émerveillement parmi nous tous, officiers et soldats. De bouche en bouche, l'étonnement allait bon train:

- Regarde donc, ce sont de vrais boutons soviétiques, avec étoile, faucille et marteau! Mais diable! ils sont de fabrication étrangère.

Il arrivait souvent que pendant le sommeil, des soldats piquaient ces prodigieux boutons sur la capote du voisin. Songez donc! Il étaient faits d'une matière plastique spéciale et n'avaient point besoin d'être astiqués. Quel avantage d'être débarrassé de cette assommante corvée, grâce à nos Alliés capitalistes!...

Mais maintenant, le coeur battant, nous suivons l'avance de ces armées alliées en Normandie. A mesure qu'elles pénètrent dans l'intérieur des terres, grandit en nous la certitude de la proche victoire. Jusqu'au jour de la capitulation de l'Allemagne, aucun fait ne provoqua dans notre armée une si pro-fonde et joyeuse émotion que le débarquement américain en France. II arrivait souvent qu'un simple soldat s'adressât à un officier et le priât de lui raconter: " Comment marchent les affaires, là-bas à l'Ouest!".

Certains camarades officiers m'ont affirmé que Staline avait trépigné de rage dans un bureau au Kremlin, lorsqu'il avait appris le débarquement américain. J'ignore si cela est vrai, car Staline ne m'invite pas en copain à boire la vodka avec lui. Ce que je sais, c'est que nous, soldats, nous battions des mains à cette nouvelle. Et à mes yeux, un simple soldat vaut mieux qu'un diplomate à la gueule bien rasée et souriante. Les politiciens font le partage de l'Europe, nous, nous faisons celui de notre pain et de notre sang.

En roulant vers Moscou, me revient en mémoire, une anec-dote pas si lointaine.

Par une froide matinée d'automne, je me trouvais avec Eugénie dans le wagon d'un train électrique de banlieue. Nous revenions de la campagne. J'avais sorti de ma poche une convocation du commandement militaire de la ville qui m'enjoignait de me présenter pour le recrutement. Je dis à Eugénie:

- Je me présenterai demain matin. On me collera un tampon et je ferai un saut chez toi.

- Mais Grégoire, tu vas te faire coincer!

- Penses-tu, ce n'est pas la première fois que j'ai à faire avec eux!

Le lendemain, je m'acheminai vers les locaux du comman-dant de la place. J'étais vêtu d'une épaisse capote militaire et chaussé de hautes bottes. Une casquette de forme fantastique me servait de couvre-chef. J'avais donc tout à fait l'extérieur du gentleman du temps de guerre d'après les conceptions de Moscou. Ma toilette était considérée comme le dernier chic. J'avais mis dans ma poche un amusant bouquin de Conan Doyie " The sign of four" que je lisais dans le métro pour me perfectionner en anglais. Ayant remis mes documents, je m'installai dans un coin de la salle d'attente et me plongeai dans la passionnante lecture, propre à abréger ces heures perdues. Peu à peu, la pièce se remplissait d'individus étranges, aux visages pâles que le rasoir n'avait pas effleuré depuis des semaines, aux vêtements fripés et trop légers pour la saison. Deux hommes de la milice armés de mitraillettes étaient venus s'appuyer sur la porte dans une pose nonchalante. J'attendais patiemment qu'on me retourne mes documents avec la men-tion: " s'est fait enregistrer de nouveau".

Le chef de la 2e section entra dans la pièce une feuille à la main. Il commença rapidement l'appel et mon nom figurait parmi les autres. Je n'eus même pas le loisir de me rendre compte de ce que cet appel signifiait. Mais lorsque le chef disparut de la pièce, retentit un ordre bref des miliciens:

- Sortez dans la rue et formez les rangs!

Tous ceux qui se trouvaient dans la pièce, et moi donc parmi eux, descendirent dans la cour. Quelle était donc cette blague? Cette affaire ne pouvait me concerner puisque j'avais une " armure" (une planque) toute puissante. Je tentai de me jeter à gauche et me heurtai à la gueule d'une mitraillette. Je me ruai à droite, encore une mitraillette.

- Et qu'on ne discute pas! Ici vous êtes tous en état d'arrestation. Lorsque nous vous aurons remis dans la caserne, vous serez libres de nouveau.

C'est ainsi que je dus défiler à travers tout Moscou, sous l'escorte d'honneur de miliciens armés. Il est vrai que nous fûmes dispensés de chanter.

Vous pensez peut-être que c'était là une erreur bureaucra-tique? Nullement. C'était tout simplement de la " dialecti-que Le manque d'hommes aptes à être envoyés au front était devenu angoissant dès septembre 1941. Les besoins de l'arrière étaient grands. L'arrière donnait aux spécialistes des affectations qui les préservaient de la mobilisation, mais le front avait besoin de ces spécialistes. A la base de tout ce drame, il y avait le " plan" imposé par le régime. Or, d'après le plan, le Ministère de la Guerre devait livrer à Moscou le jour où je m'y trouvais, 500 recrues. On commença à fouiller les fonds de tiroirs, on fit sortir des prisons des hommes condamnés à des peines légères, on les conduisit sous escorte dans les bureaux du commandement de la ville et, de là, dans une caserne. Mais le nombre exigé n'était pas atteint, on ajouta aux condamnés de droit commun, plusieurs hommes de l'arrière ayant une " armure". La fuite était impossible. Et une fois dans la caserne, c'était le fil barbelé, les sentinelles, et au-dessus du portail, la grande banderole portant ces mots: " Salut aux nouveaux combattants".

C'est de cette manière que Grégoire Pétrovitch Klimov, c'est-à-dire moi-même, collaborateur scientifique de l'Institut Energétique Molotov, décoré de l'ordre de Lénine, devint brusque-ment troufion. Ni Molotov ni Lénine ne lui furent d'aucun secours dans cette affaire.

Peu après, d'un pas martial, je me dirigeais vers le front en gueulant avec mes camarades la vieille chanson militaire des temps tsaristes: " Rossignol, Rossignol, mon petit oiseau."

On peut dire que l'effet était magique. Toutes les chansons soviétiques des dernières années avaient disparu des réper-toires de l'armée; on avait oublié du jour au lendemain " les chefs aimés", "le prolétariat triomphant", et toutes ces autres inepties. Par contre, c'était maintenant une floraison puissante, miraculeuse, de vieilles chansons russes de troupe datant presque des temps de Pierre-le-Grand. Même les soldats qui ne savaient pas chanter les hurlaient de toute la force de leurs poumons. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il était permis de chanter à nouveau " L'oiseau de feu", "Le cheval-vent", "La vieille mère", "La fille aux cheveux d'or"! Le prestidigitateur du Kremlin avait fini par comprendre que ces images de l'éternelle Russie en disaient plus long au cœur du soldat que la barbe de Karl Marx.

Par une journée ensoleillée de printemps, je me trouvais seul dans une clairière de l'isthme de Carélie. Je vis soudain un profond entonnoir creusé par un obus. Les bords étaient recouverts d'une herbe verte et tendre et dans le fond du paysage, miroitait l'eau transparente et verte de nos marécages. Cette eau reflétait, en miniature, le monde silencieux et enchan-teur des forêts environnantes. La tête dans l'eau, les bras écartés, gisait là le corps d'un soldat ennemi.

Lorsque je descendis près de lui, des mottes de terre se détachèrent sous mes pas et roulèrent dans l'eau qui, troublée, se mit à frémir en remuant doucement dans une ultime caresse, les cheveux du soldat. Je m'assis près de lui et ayant ouvert précautionneusement la poche de son uniforme feidgrau, je sortis une liasse de papiers.

C'étaient les documents habituels du soldat ornés de l'aigle perché sur une couronne de chêne, des lettres de famille, enfin la photographie d'une jeune fille blonde, enveloppée soigneu-sement dans un papier de soie. Elle portait une inscription sentimentale, une date et le nom d'une région lointaine de l'Allemagne du sud. Je contemplai le visage inconnu de cette jeune fille d'Allemagne. Maintenant, là-bas, les pommiers commençaient à fleurir, la première verdure des vignes appa-raissait sur les coteaux. Jeune fille! Tu caressais durant les nuits de mai les cheveux de ton jeune fiancé, maintenant ces mêmes cheveux sont caressés par les glaciales eaux des maré-cages russes.

Je tournai ma tête vers le soleil qui brillait dans le ciel pâle puis vers les arbres de l'immense forêt solitaire. Bien que ce soldat allemand ait cessé de vivre, la vie autour du cadavre, chantait et murmurait. Sortant de la poche son carnet, j'écrivis alors à Eugénie une longue lettre mélancolique. Peut-être demain, à mon tour, je m'écroulerai quelque part, la face vers le ciel, mais personne ne me donnera une caresse, pas même l'eau des marécages, peut-être...

Je sors de la gare Komsomolsk en sifflotant une chanson militaire, Moscou est devant moi. Mais sans perdre une seconde, je plonge dans le métro. J'ai fait don à l'Etat de toute une éternité. Maintenant, ce ne sera pas un crime si je consacre quelques minutes à ma personne. C'est d'ailleurs sur ma route. J'ai trouvé fermée la porte de l'appartement d'Eugénie. Ayant glissé un billet sous le tapis, je charge de nouveau mon barda et fais demi tour. Ayant ainsi amorcé mes affaires personnelles, j'allonge le pas pour manifester ma vigilance dans les affaires de l'Etat.

Me voici au terme du voyage. Je m'engage dans un immeuble imposant, mais sans autre explication, un officier de service me désigne un long couloir. Mon étonnement grandit à chaque instant. Autour de moi s'affairent des hommes en uniforme, mais l'ambiance n'a rien de militaire. On se croirait plutôt entre les murs d'une université à l'époque fiévreuse des exa-mens. Au hasard, j'entre dans une grande salle et me trouve parmi des officiers de toutes armes et de tous grades. Dans tous les coins il y a des conciliabules animés. Quelques-uns répètent hâtivement des textes, en se bouchant les oreilles. D'autres griffonnent quelques notes sur des bouts de papier, qui sont immédiatement passés de mains en mains jusqu'à un destinataire inconnu. Personne ne fait attention au grade de son voisin. Personne ne songe même à faire le salut militaire. Il est évident que tous les esprits sont occupés à tout autre chose.

Jamais je n'ai vu pareil mélange d'uniformes et de galons, a commencer par l'aviation pour finir par " la petite mère", l'infanterie. Dans cette foule se détache les uniformes noirs de la marine militaire. Mais ce qui m'intrigue le plus, c'est le grand nombre de femmes et de jeunes filles en uniforme. Singulière haute école militaire! Jusqu'à maintenant on admet-tait les jeunes filles dans les boîtes militaires sérieuses, à titre de réclame et en nombre fort restreint. Ici, ce n'est pas la même chose. Où suis-je donc, diable?

Ne me sentant pas à mon aise, je cherche un port d'attache. Appuyé sur l'une des fenêtres, un " oberleutenant" en uni-forme couleur sable clair me paraît sympathique. Celui-là est de chez nous, car il porte un uniforme pareil au mien, un de ceux qu'on utilise du côté de Leningrad. Lorsque les Améri-cains se préparèrent à débarquer en Afrique du Nord, ils stockèrent d'énormes quantités de gabardines soyeuses, fort légères, de couleur sable clair, à l'usage de leurs soldats. Cette gabardine " nord-africaine" fut pour les surplus, distribuée par les Américains à leurs alliés russes. Et notre sage haut com-mandement décida sur-le-champ de revêtir de ces costumes tropicaux les combattants du secteur le plus nordique, celui de Leningrad. Ainsi, grâce à ces vêtements exotiques, nous nous reconnaissons maintenant sans peine entre nous.

- Ecoute moi, l'ancien, dis-je en m'approchant de l'oberleutenant, tu es de Leningrad?

- Oui, je viens du secteur carélien, me répond aimablement mon camarade.

De toute évidence, il se sent lui aussi un peu perdu et l'interlocuteur, même inconnu, est le bienvenu.

- Je sèche ici depuis cinq jours!

- Tu te débrouilles quand même un peu?

- Mais oui, il le faut bien. Je crois avoir maintenant le pied à l'étrier.

Mais malgré cette réponse optimiste, je perçois dans sa voix des accents de désenchantement.

- A quel cours as-tu été admis? Et quel est donc ce pen-sionnat de jeunes filles où nous nous trouvons?

- Le diable lui-même ne saurait rien y comprendre. Moi. on m'a promu Hongrois... Qu'elle s'écroule aux enfers, cette sacrée Hongrie! Ah, si je pouvais seulement être admis dans la section anglaise. Mais il faut même pas y songer, à moins d'être pistonné. Il faut être au moins fils de général. Tous ceux que tu vois grouillant devant cette porte, tiennent dans la main une enveloppe contenant un billet de recommanda-tion!

Mon interlocuteur me désigne de la main, une porte sur laquelle on lit l'inscription " Directeur des études". Devant elle se pressent des officiers aux bottes impeccables et aux uniformes rutilants. Par leur tenue élégante, ces gaillards se distinguent singulièrement des combattants de première ligne.

- Et comment faut-il manœuvrer en somme pour ne pas être coincé?

- Quelle langue parles-tu?

- Un peu l'allemand, un peu l'anglais!

- Ne fais pas l'imbécile, et déclare que tu connais seule-ment l'anglais. La section anglaise est la meilleure, me dit-il en tapotant amicalement mon épaule.

Je pose encore quelques questions et j'apprends que cette maison mystérieuse où je me trouve, réunit les cadres pour le travail à l'étranger. Aucun des candidats ne connaît d'ailleurs le nom exact de la maison. Mais elle me paraît être un lieu privilégié.

Au cours de la semaine suivante, je remplis d'interminables questionnaires où je dois répondre du passé de ma famille, Jusqu'à la dixième génération. Ai-je des parents ou des amis à l'étranger? Ai-je des parents dans les territoires occupés provisoirement par les gangsters hitlériens? Ai-je participé à des groupements clandestins? Ai-je eu à un moment quel-conque l'intention de sympathiser avec de tels groupements? Ai-je jamais douté de la rectitude de la ligne du parti? Les questions concernant ces sujets négatifs sont bien plus nom-breuses que celles où sont traitées les qualités positives dont Peut s'enorgueillir un homme. J'avais déjà apporté dans la lourde enveloppe cachetée qui m'accompagnait depuis Leningrad, des questionnaires semblables et déjà remplis. " II va peut-être se contredire", pensent les chefs qui veillent sur mon bonheur. A leur point de vue, ils ont raison. Je me sou-viens du scandale qui avait éclaté à propos d'un questionnaire qu'avait rempli un de mes camarades de l'université de Lenin-grad. Dans la rubrique date de naissance, il avait écrit 1918. A la question suivante: " Que faisiez-vous au moment de la révolution de 1917?", il avait répondu: "je m'occupais de travail révolutionnaire clandestin". Il fut, à ce sujet, convoqué plusieurs fois par la NKVD.

Durant plusieurs journées, je dus subir des examens d'anglais et d'allemand. Ceux qui séchaient dès ces premiers exa-mens étaient immédiatement rayés des listes et on ne les revoyait plus. Seuls, faisaient exception les dandys pistonnés. Ils étaient alors admis d'office au premier cours.

Venaient ensuite les examens de marxisme-léninisme. A vingt-sept ans, je les avais déjà passés en diverses occasions, une demi-douzaine de fois. Le reste était fort facile: philo-sophie et matérialisme dialectiques, histoire générale et histoire militaire, langue russe et géographie économique.

Je me soumis à toute ces procédures sans trop me pas-sionner. Il était clair que la guerre avait dépassé sa phase critique et touchait même à sa fin. Ayant une spécialité bien établie, mon but était de rentrer dans le civil le plus vite possible après la fin des hostilités. Or, l'institution où j'avais échoué pouvait retarder cette métamorphose et m'obliger même à demeurer dans l'armée encore fort longtemps. Mais la discipline militaire est impitoyable, il me fallait suivre le courant et me fier à mon étoile.

Les examens sont terminés. L'homme qui inspire dans cette maison le respect et la terreur, le colonel Gorokhov, directeur des études, me convoque dans son bureau. C'est une vaste pièce confortablement meublée. Je m'avance sans bruit sur le tapis moelleux. Devant une table énorme est assis un petit homme qui me rappelle à première vue un officier prussien: uniforme impeccable aux épaulettes bleues de la cavalerie, crâne complètement rasé comme une bille de billard. En m'ap prochant, je distingue mieux son fin visage de renard et ses petits yeux pâles.

- Prenez donc place, camarade capitaine, dit-il fort poli-ment.

C'est là un accueil qui ressemble fort peu à ceux qui sont en usage dans notre armée. Tout cela sent plutôt la chaire universitaire et des manières de vieux professeur. De ses longs doigts maigres, il feuillette mon volumineux dossier: caracté-ristiques politiques et morales, attestations militaires, diplômes d'examens, questionnaires.

- Vous êtes donc ingénieur? Charmé! Ici nous n'aimons pas les ingénieurs! Nous en avons déjà plusieurs, ils sont tous infatués d'eux-mêmes et ignorent tout de la discipline. Beau-coup de soucis et de bien maigres résultats... Comment vous représentez-vous votre future carrière?

- Telle que l'exigera le bien de l'Etat, répondis-je prudem-ment.

On ne me coincera pas avec de pareilles questions. Je ne suis pas un novice. Ce renard s'imagine peut-être que je vais lui dire ma lassitude d'être encore soldat.

- Savez-vous quelle est la haute école où vous vous trouvez? questionne le colonel.

Je lui réponds quelque chose de très vague, mais lui, scan-dant lentement ses mots, il ajoute:

- C'est l'Académie Diplomatico-Militaire du Grand Etat-Major de l'Armée Rouge des Ouvriers et des Paysans. Vous devez savoir dorénavant que les officiers soviétiques ayant terminé leurs études dans les Académies militaires, sont astreints au service militaire à vie. L'Etat dépense beaucoup d'argent pour vos études et en aucun cas ne peut admettre qu'une fois ces études terminées, chacun commence à s'occuper de ce qui lui plaît. Pour vous personnellement, camarade capitaine, l'Etat a déjà dépensé une grosse somme d'argent.

Gorokhov jette un regard sur la case où il est noté que j'ai terminé les études de la haute école d'industrie:

- Ça me fait tout simplement mal au cœur de dépenser encore de l'argent pour vous et même de vous consacrer mon temps! Si je vous dis tout cela voici pourquoi: si vous êtes admis à l'Académie, faites sortir de votre tête toutes les inepties de la vie civile et oubliez une fois pour toutes le mot démobi-lisation.

Le colonel se tait, me regarde longuement. Je me dresse dans une attitude martiale sur mon fauteuil. Et mon visage emprunte une expression belliqueuse. Je personnifie la haute compréhension des intérêts de l'Etat.

- Quelques-uns de vos semblables pensent que la guerre finissant bientôt, ils vont pouvoir tirer leur révérence au colo-nel. Détrompez-vous! Nous avons déjà remis de pareils gaillards à leur place. Si vous nous intéressez, c'est parce que, à en juger par vos documents et les résultats de vos examens, vous avez des connaissances solides. En principe, nous devons donc avoir moins de fil à retordre avec vous. Et c'est l'unique raison pour laquelle nous voulons bien prendre en considération votre cas.

Après ce doux préambule, Gorokhov passe aux détails:

- Quelle lubie vous a pris de terminer vos études en haute école commerciale et d'étudier les langues étrangères?

- Je considérais que ces connaissances étaient utiles pour le métier d'ingénieur.

- Oui, mais pourquoi avez-vous quitté en outre le premier institut de Moscou des langues étrangères? Et aussi le cours pédagogique de cet institut? Le métier d'ingénieur ne vous plaisait donc pas tant que ça?

Le colonel se débrouillait bien dans toutes les finesses et les courbes professionnelles de l'actuelle société soviétique. Il était assez facile d'être admis dans une université populaire et de terminer les hautes études. Ce qui suivait était moins drôle. Il arrivait souvent qu'un jeune homme cachât ses diplômes dans le fond d'un tiroir et se mît à chercher un emploi plus simple et plus commode. Cela s'expliquait par le fait que les arrestations parmi les ingénieurs, pour la moindre faute technique, étaient fréquentes. L'emploi n'était d'ailleurs pas payé à la mesure du risque. Et les femmes ayant leurs brevets universitaires, préféraient se marier et s'agiter autour de leurs fourneaux plutôt que de poursuivre la carrière de vétérinaire ou d'ingénieur agronome. Elles choisissaient cette solution lorsque le salaire du mari était suffisant. S'il était insuffisant, l'épouse diplômée cherchait à nouveau du travail. Et c'est ainsi que des milliers de personnes, munies de par-chemin, se démenaient à travers le pays. L'Etat ne devait pas tarder à réagir: tout jeune spécialiste fut obligatoirement attaché pendant cinq ans au même établissement. Une peine de prison était prévue pour les délinquants.

Voyant que je ne répondais pas immédiatement, le colonel poursuivit:

- Dites-moi encore: où avez-vous acquis vos premières notions de langues étrangères? Avez-vous eu, par hasard, des nurses ou des gouvernantes?

Fichtre! C'est un interrogatoire en règle, comme à la NKVD. Dans les années de mon enfance, avoir eu une gouvernante, cela signifierait aujourd'hui: avoir appartenu aux " ci-devants". Actuellement, le mot "gouvernante" a perdu sa signification redoutable. On peut voir fréquemment dans les parcs de Moscou, les enfants des hauts dignitaires du Kremlin accompagnés de leurs gouvernantes et balbutiant déjà les premiers mots d'anglais ou de français. Ayant renversé la vieille noblesse, la nouvelle s'est mise à l'imiter. Prends garde à toi! Klimov, ce n'est pas en vain que le colonel a une gueule de renard.

- J'ai étudié les langues parallèlement au reste et à titre d'externe!

-Ah bon! Vous avez donc travaillé dans deux facultés en même temps. Vous êtes donc un véritable homme d'études?

Et le colonel gratte son crâne chauve. On dirait qu'une idée nouvelle vient de surgir dans son esprit. Vais-je lui raconter tout mon passé à cet homme?

Dans la bibliothèque publique de ma ville, il y avait des archives colossales où personne n'avait jamais fourré le nez. Il y avait là beaucoup de livres étrangers, en désordre et qui avaient échappé au service de censure; avant de les mettre à la disposition du public, il fallait que ce travail fût fait. J'eus donc rapidement accès à ces trésors, et grâce à ces livres, un univers nouveau s'ouvrit devant moi.

J'étais loin de connaître à fond les langues étrangères, mais dans les conditions de la vie soviétique, mon humble cas devenait exceptionnel. En effet, les possibilités de l'utilisation pratique de ces langues sont si rares, qu'il ne vient à personne l'idée de les apprendre. Cet état d'esprit n'est d'ailleurs pas dépourvu de risque, la NKVD veille. Et le penchant d'un jeune homme pour les langues, c'est plus qu'il n'en faut pour le rendre suspect.

- Bien, bien, murmure entre ses dents le colonel, en don-nant des petits coups secs de son crayon sur la table. Alors, camarade capitaine Klimov, qu'allons-nous faire? Des connais-seurs de langue allemande, nous en avons à revendre. Ceux qui parlent l'anglais sont aussi en nombre suffisant. J'ai cons-taté, d'autre part, que vous étiez un homme d'études et un cerveau bien équilibré. Je vais donc vous proposer quelque chose de mieux!

Gorokhov prend une pose théâtrale et ses yeux interrogateurs ne me quittent pas.

- Je vais vous inscrire dans une section particulièrement importante, rares sont ceux qui y ont accès. Je vous garantis en outre qu'après la fin des études, vous serez envoyé en mis-sion à San Francisco ou à Washington. Qu'en dites-vous?

Je regarde droit devant moi, sans changer d'expression. Que signifient tous ces préambules? Pas d'anglais, pas d'allemand, une mission à Washington! Je me trouve en effet dans une drôle de boîte. Songerait-il, le colonel, à m'offrir un poste d'attaché militaire? Ou bien celui de garçon d'ascenseur dans une ambassade quelconque?

- Vous allez donc appartenir à la section japonaise de la faculté orientale, la langue anglaise y est nécessaire d'ailleurs, plus que n'importe où, conclut le colonel avec condescendance.

Un froid me parcourt les épaules. La vaste pièce me paraît brusquement sinistre.

Camarade colonel, n'y aurait-il pas quelque chose de plus simple? Vous savez que j'ai été contusionné, il n'y a pas long-temps...

- Ici ce n'est pas une boutique! Les candidatures sont stric-tement limitées!" Et le visage du colonel devenant soudaine-ment dur: " L'entretien est clos, je vous donne deux heures pour réfléchir. "

Lorsque je sors du bureau du directeur des études, je suis immédiatement environné d'une foule de nouvelles connais-sances. Tous sont intéressés par les résultats d'une si longue audience:

- Alors, où es-tu admis? A la faculté Occidentale?

- Japon! dis-je pour toute réponse et d'une voix sourde. Tous se taisent un instant, puis éclatent de rire. Pour eux, c'est une anecdote amusante. Pour moi, c'est un véritable drame.

- Sais-tu combien ils ont de signes dans leur alphabet, les Japonais, me demande un de mes camarades avec compassion. 64. 000! Et un Japonais civilisé en connaît environ la moitié. C'est pour cette raison qu'ils portent tous des lunettes.

- Au cours de cette année, il y a eu ici trois suicides, m'informe aimablement un autre. Tous les trois appartenaient à la section japonaise. Tout récemment, un copain s'est jeté sous le tramway.

Je comprends maintenant pourquoi le colonel était charmé par mes explications. Les sables et les marécages du front de Leningrad m'apparaissent soudain sous un jour séduisant et nouveau.

Les officiers qui m'entourent s'amusent follement en contem-plant ma tête ahurie. L'un d'eux me tire par la manche:

- Viens avec moi, je vais te montrer le sanctuaire des sages. Et avant d'ouvrir la porte, mon compagnon crie d'une voix forte: " Nous sommes des hommes!"

Une voix basse et enrouée nous invite à entrer.

Sur le lit le plus proche, un être presque nu. Lunettes d'écaillé, cheveux en broussaille. Mais l'individu ne semble même pas nous remarquer. Il continue à murmurer d'un air inspiré des formules inintelligibles en traçant du doigt des signes. Plusieurs autres hommes se trouvent dans la même pièce, tous en proie à des degrés différents aux mêmes transes bouddhiques, tous balançant leur torse nu. Ce n'est pas inuti-lement que mon compagnon avait annoncé derrière la porte que nous appartenions aussi au sexe masculin.

- Admire tes futurs collègues, me dit joyeusement le cama-rade, c'est ici le puits de science de notre académie. Ils sont tous sujets à des crises épileptiques. Sois prudent, mon vieux!

Un lieutenant maigre au teint basané, le seul qui soit en uniforme, est installé devant une table. Lentement, avec pru-dence, il met sur le papier de tortueux signes cabalistiques. Derrière la fenêtre, c'est la lumière aveuglante de l'été mos-covite. Dans les couloirs, s'agitent et bruissent des jeunes espé-rances, tandis qu'ici parmi des mouches somnolentes, des abrutis rongent avec leurs dents le granit de la sagesse orien-tale.

Les jours suivants, je rôde dans les salles de l'Académie, tel un fiancé désabusé. On m'avait promis la belle des belles et voici qu'à la place d'une jolie fille je découvre un crapaud.

L'Académie, qui avait été évacuée lors de l'avance allemande, est revenue depuis peu à Moscou. Elle a été installée provisoi-rement dans plusieurs corps de bâtiments à quatre étages situés sur la place Tagank. Quelques facultés sont encore disséminées dans les environs de Moscou. Notre immeuble, lui, se trouve dans une petite rue paisible dominant les quais de granit de la Moskova. Des fenêtres, qui s'ouvrent sur le fleuve, on peut voir le pont Kamieny et sur l'autre rive les murs du Kremlin. Le soir, nous sommes souvent les témoins d'un spectacle émou-vant. Au-dessus de Moscou, tonnent les salves de canons, annonçant une nouvelle victoire. Moscou apparaît, éclairé par les rayons obliques du ciel et couronné d'une auréole de salves. Les batteries sont en effet placées en cercle concentrique autour du Kremlin, c'est pour cette raison que de notre empla-cement, le coup d'oeil est particulièrement beau. Nos chefs nous ont dit que Staline monte souvent sur l'un des clochers du Kremlin pour admirer le spectacle.

Cette Académie avait été créée en pleine guerre. La conjonc-ture internationale s'était alors singulièrement modifiée. Il fallait assurer désormais un contact politico-militaire plus vaste avec les pays étrangers. Luttant désespérément contre l'Allemagne hitlérienne, l'Union Soviétique se trouvait au pre-mier plan de l'arène internationale. Je commençais à me pas-sionner pour tout ce que je voyais autour de moi. Et d'après les plans d'étude de notre Académie, souvent remaniés dans un sens ou dans un autre, il était possible de prévoir quelques mois à l'avance, les volte-faces de notre politique étrangère.

L'Académie Diplomatico-Militaire, était une " synthèse" de plusieurs autres écoles: école des hautes études diplomatiques, haute école des services de renseignements, institut des cultures orientales, etc...

La sélection des élèves était une tâche fort difficile. On n'admettait chez nous que des hommes ayant fait déjà leurs études universitaires et étant en outre membres du Parti communiste, au moins depuis cinq ans.

La Faculté orientale comprenait les sections japonaise, chinoise, arabe, turque, iranienne, hindoue, afghane.

La Faculté occidentale comprenait outre les sections allemande, anglaise et française, les sections norvégienne, suédoise, finlandaise, hollandaise, italienne.

Puis, s'y ajoutait la Faculté maritime qui comprenait les sections de tous les états baignés par des mers et des océans.

La Faculté de l'air avait été réorganisée de mon temps en cours de parachutages et de débarquement par les airs. On y travaillait principalement les questions ayant trait aux natio-nalités avec lesquelles les forces soviétiques étaient appelées à entrer en contact direct au cours des prochaines années.

La création de notre Académie est de fraîche date. De ce fait, les étudiants de première année sont au nombre de plu-sieurs milliers; ceux de seconde année sont quelques centaines, ceux de troisième année trente, quarante au plus. Et les étu-diants de quatrième année n'existent encore que sur le papier. Quant à la Faculté orientale, elle organise ses cours pour une durée de cinq ans. On recrute les élèves dans tous les coins du pays, mais on n'y admet pas les communistes des partis étrangers. Hélas, les Russes ayant des connaissances même élémentaires de langue étrangère sont bien rares.

La moitié des étudiants de première année sont des fils de généraux soviétiques et de hauts fonctionnaires du parti. Pour un homme " d'origine basse", il est presque impossible d'être admis parmi les élèves de première année. Seuls, font excep-tion les héros de l'Union soviétique, les jeunes officiers qui se sont particulièrement distingués sur le front, en un mot, les célébrités.

A l'Académie, tout le monde connaît la jeune fille tadjique qui porte le nom pittoresque de Mamlakate. Jadis, aux environs de l'année 1930, chacun en Union soviétique avait vu son por-trait d'enfant. La petite Mamlakate tenant un bouquet de fleurs, était représentée dans les bras de Staline lui-même. Dans le lointain Tadjikistan, la petite fille avait su récolter en une journée une quantité record de coton. A Moscou, siégeait alors un congrès des stakanovistes de l'agriculture. Il fallait trouver un numéro sensationnel. La petite fille fut convo-quée d'urgence, on la décora de l'ordre de Lénine, et Staline, après lui avoir donné une montre-bracelet en or, se fit photo-graphier avec elle dans une pose paternelle.

Les années ont passé. Mamlakate ne récolte plus de coton, mais elle continue de se baigner dans les rayons de la gloire stalinienne. Maintenant, en 1944, elle a vingt ans. Sur un rythme purement stakanovien, elle est passée quatre fois d'une Faculté dans une autre, pour finalement échouer dans notre Académie. Le changement de Faculté a lieu chez elle, après chaque période d'examens. L'ordre de Lénine et le bracelet-niontre en or de Staline n'ont pas eu le pouvoir d'augmenter ses facultés intellectuelles, mais ils ont contribué et contribuent encore à lui ouvrir toutes les portes. On dit que Mamlakate est déjà lasse de notre Académie et qu'elle songe à se diriger ailleurs. Nous comptons dans nos murs plusieurs parasites de cette nature, qui tirent indéfiniment profit d'une gloire passa-gère.

Quelque part, dans les environs de Moscou, existe une autre école, semblable en tous points à la nôtre. Là, étudient uni-quement les étrangers qui viennent, munis de feuilles de route et de recommandations du Komintern, défunt mais toujours vivant. C'est la grande pépinière de nos agents destinés à tra-vailler secrètement à l'étranger. Ils ne reçoivent pas le passe-port diplomatique, mais leur travail est plus important et plus intensif que celui de nombreux diplomates officiels; on en parle fort peu même parmi les copains.

Dans notre Académie, beaucoup de choses sont également passées sous silence, bien que son activité soit tout à fait officielle: former le personnel pour notre représentation mili-taire à l'étranger. Les jours passent...

Les batailles font rage sur tous les fronts. Les salves de victoire retentissent dans le ciel de Moscou. Septembre approche et, avec lui, le commencement de l'année scolaire. Je ne puis encore me résigner à me transformer en diplomate japonais. Dès que je commence à en parler à un ami, ce dernier éclate toujours de rire. La chance ira-t-elle encore une fois à mon secours?

Un jour, en traversant la cour de l'Académie, je me heurte a une femme vêtue de l'uniforme de commandant. Machina-lement, je fais le salut militaire et je m'excuse. La première chose que l'on regarde, en ce cas, ce sont les galons. Etonné de voir une femme du grade de commandant, je la dévisage. Quelle peut donc être cette guerrière? Les hommes sont toujours sceptiques au sujet du rôle des femmes dans l'armée. On plaisante souvent sur la manière dont elles obtiennent leurs décorations. Mais arriver au grade de commandant, ce n'est quand même pas chose facile. Soudain, étonné par la brusque rencontre, je m'écrie:

- Tiens! C'est vous, Olga Ivanovna!

J'avais devant moi Olga Ivanovna Moskalski, docteur en philologie, professeur et doyen de la Faculté. Jadis je l'avais souvent rencontrée. Elle avait été agréablement touchée par l'intérêt que je manifestais pour les langues étrangères et de ce fait, avait toujours été bienveillante pour moi. C'était une personne d'une culture exceptionnelle et d'une haute autorité. Ma surprise était donc joyeuse.

- Camarade Klimov! En uniforme et l'air si martial! Que faites-vous ici?

- Ah! Il vaut mieux n'en point parler, Olga!

- Mais quand même, vous vous êtes mis de nouveau à l'allemand?

- Non, Olga Ivanovna, c'est bien pire, au japonais.

- Quoi, au japonais? Mais vous blaguez, j'espère.

- Ce ne serait pas le moment de blaguer, Olga.

- Bon, je comprends. Venez donc dans mon bureau, nous nous expliquerons mieux.

Sur la porte de ce bureau, je lis l'inscription: Directeur de la Faculté Occidentale: Commandant Moskalski. Olga est donc ici, une légume.

- Quel est l'idiot qui vous a fourré dans la section japo-naise?

- Mais précisément ce n'est pas un idiot, mais le colonel Gorokhov lui-même!

- Voulez-vous êtes transféré dans la section allemande? demande Olga Ivanovna sans préambule. Actuellement je cherche des étudiants pour le dernier cours et je me creuse la tête pour savoir où les trouver. Si vous voulez, je ferai aujourd'hui même un rapport au général, demandant votre transfert. Qu'en pensez-vous?

- Je serais très content, seulement, au nom du ciel, que le colonel Gorokhov ne se doute pas que j'ai pris dans cette affaire la moindre initiative. Sinon, je ne serais guère tran-cniille- Je6 ferai même mine de résister.

Le lendemain je suis convoqué chez le chef du cours pré-paratoire de la section japonaise. Me dévisageant avec méfiance et comme s'il me voyait pour la première fois, il commence par me demander:

- Donc, Klimov, c'est vous?

- Oui, camarade commandant.

- Un ordre vient d'arriver du général de transférer un nommé Klimov au quatrième cours de la Faculté Occidentale. D'un air sceptique, il regarde tantôt moi, tantôt le papier. Les usages de notre Académie sont en effet assez particuliers. Les étudiants de troisième année sont considérés déjà comme des hommes supérieurs. De ceux de quatrième, on ne parle presque pas. C'est le logis des plus puissants dieux. De là, l'étonnement de mon interlocuteur.

- Avez-vous connaissance de ce qui se passe?

- Non, camarade commandant.

- Eh bien, voici l'ordre. Prenez-le et dirigez-vous vers la Faculté Occidentale. Je pense que c'est une erreur et que nous nous reverrons bientôt.

- A vos ordres, mon commandant.

Je me retire précipitamment, n'osant pas croire à mon bonheur. On a beau dire, il y a encore de braves gens et de vrais amis sur la terre de Russie.